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On était
encore à quelques jours de la saison de chasse, en novembre,
et les
terres en bas de
la montagne revêtaient encore leurs habits mornes et sans
éclats. Pour les
citadins, c'était un réflexion existentielle,
tandis que pour les amoureux de la nature,
eux y trouvaient un certain charme dans ces tons ocres, de
terre mélangée de
feuilles
séchées, d'arbres gris ou
détrempés et de taches d'herbes jaunies.
Du sol émanait même un doux parfum pour les connaisseurs.
Cette odeur typique de la terre
émanait du bois entassé dans le petit hangar d'où il venait
d'en extirper une
bonne brassée.
Albert mit une autre bûche dans
le poêle.
Le crépitement du bois bien sec se fit entendre et la flamme
se raviva, douce et
chaleureuse. Le vent était en train de changer, délaissant les
courants plus doux du sud
pour ceux du nord-ouest, d'où venaient de gros nuages épais
qui roulaient à l'horizon.
Les premières lueurs de l'aube allaient bientôt poindre et la
journée laissait présager que
le temps de la neige était venu. L'homme le sentait dans l'air
qui fit frissonner ses
épaules frêles supportant ses 74 ans.
Albert
était un homme comblé, encore très alerte et qui le devait en
grande partie au
style
de vie qu'il avait adopté, avec sa douce complice Estelle,
depuis plusieurs années, peu de
temps après sa retraite. Ils vivaient retirés, au pied d'une
petite montagne, elle-même
rattachée à une chaîne de montagnes qui s'étendait, quelque
part dans un coin un peu reculé
sur la rive nord, dans Lanaudière.
Ils avaient trouvé un petit domaine et avaient décidé de s'y
établir pour de bon, en menant
une vie rangée et saine. De longues marches dans la nature, le
jardinage,
l'observation des
oiseaux faisaient partie de leurs activités quotidiennes.
L'homme
ressassait ses vieux souvenirs en mettant la table pour le
déjeuner de sa douce
Estelle. Il y déposa son napperon, tasse et soucoupe,
ustensiles. Il ajouta comme à tous
les matins une fleur, et en plus sa cartouche porte-bonheur,
de celles qu'il avait gravée
lui-même. Elle saurait alors qu'il était de nouveau parti à la
recherche du Old Timer.
Il eut une pensée pour elle et son sourire...

Tout en
s'habillant il ramassa son petit lunch, regroupa ses jumelles
et ses effets dans
son sac à dos et enfila sur son épaule sa fidèle Remington.
Il sortit
par l'arrière vers son sentier habituel. Il rentra les épaules
face au vent
mordant qui s'élevait et d'un pas régulier, se dirigea vers le
bas de la montagne. Il
connaissait maintenant très bien cette région après l'avoir
arpentée dans tous les
sens,
année
après année. Longues marches en solitaire, et parfois en
compagnie de son
épouse, il
s'émerveillait sans cesse de la beauté du coin, de la vie qui
était concentrée.
L'homme était surtout fasciné par ce buck, il y a maintenant
neuf ans de cela, qui
s'était
pointé au bout de la grande
prairie, hardi et fier de son panache qu'il portait fièrement,
six pointes bien symétriques avec une masse généreuse qui le
coiffait comme un roi.
On
aurait dit qu'il se proclamait le maître des lieux, à l'orée du
bois.
Ce fut un
face à face mémorable entre les deux, surpris l'un autant que
l'autre,
Albert,qui de son côté arrivait au faîte du petit
vallon, vent de face et le buck
encore jeune et fringant, qui
lui, sortait d'un pas sûr. Ils se toisèrent
mutuellement, une
seconde presqu'éternelle. La belle bête fut la première à
bouger et
déguerpir sans demander son reste, laissant bouche bée cette
créature
encore
figée par la rencontre soudaine.
Albert se
remémorait souvent ce rendez-vous du destin avec celui qu'il
surnommait Old Timer et qui à l'époque devait avoir deux ans
et demi, selon lui.
Pendant les neuf années qui suivirent, ils
eurent l'occasion de se mesurer de
nouveau pendant la saison
de chasse, toujours en faveur du Old Timer, qui était
devenu de
plus en plus rusé et sage avec le temps. Jamais encore il
n'avait pu le
prendre en
défaut, ni personne d'autre.
Il était
devenu une bête superbe dont on parlait partout dans la
région.

À deux
reprises sur son itinéraire, l'homme rencontra d'autres
chasseurs et les
salua de la
main. Tous connaissaient ce vieil homme sympathique depuis des
années et
sa quête bien vaine pour traquer ce trophée qui en avait fait
trépigner
plus d'un.
Ils le regardèrent s'éloigner et prirent la direction des
champs de maïs
qui
bordaient le grand verger, lieu de prédilection pour plusieurs
chevreuils du
coin. Mieux
valait s'assurer d'une prise plutôt que de courir après ce
fantôme, qui
d'ailleurs
était probablement mort de vieillesse maintenant.
La fatigue
commençait à gagner Albert. Après quelques cinquante bonnes
minutes de marche,
les années le rattrapaient et lui faisaient quand même sentir
que la forme physique
n'était pas aussi robuste que le premier été qu'il avait fait
ce parcours. Le souffle un
peu plus court, il ralentit encore la cadence et se dirigea
vers l'entrée de la passe qu'il
connaissait si bien comme le fonds de sa poche. Sur une
largeur d'environ 100 mètres,
cette
passerelle plutôt bien camouflée faisait un lien entre cette
montagne et l'autre qui la
suivait, beaucoup plus imposante. La passe se situait en fait
entre deux rangées de rochers
qui bordaient chacune une falaise assez abrupte et de loin ne
paraissait qu'une ligne de
pics rocheux très inégaux. Il fallait s'y aventurer pour y
trouver la passerelle.
Albert
s'installa dos à un pan de roche, appuyé en partie sur un
tronc d'arbre, et se plaça
à son aise, sûr d'avoir l'oeil sur l'entrée de la passe. Il
savait depuis l'année dernière
que son vieil adversaire empruntait cette passe, probablement
chaque fois qu'il se sentait en
danger, pour se réfugier sur les hauteurs de la montagne
voisine. Ses traces de sabot y
figuraient bien en évidence, il devait y repasser tôt ou tard.
Le ciel était bien éclairé
maintenant, ne restait plus qu'à être patient.
Les
mésanges se relançaient l'un l'autre, faisant la ronde entre
les arbres, rochers
et
buissons, un écureuil irrité faisait son petit concert
tapageur tandis qu'une
perdrix
prenait son envol après avoir été dérangée dans son petit
quotidien. Le
temps
semblait s'étirer, les minutes s'allongeaient en heures et
tout était bien
tranquille.
Seule une biche et son faon s'étaient pointés et éloignés d'un
pas
nonchalant.
L'air ambiant se refroidissait encore, le vent se calmait
pendant que
les nuages
bas et lourds laissaient maintenant échapper quelques gros
flocons.
L'homme
s'installa confortablement, descendit sa casquette sur les
yeux qui
s'alourdissaient lentement, les mains reposant sur sa carabine
en travers de ses
genoux. Il
n'eut qu'un léger frisson avant de baisser les paupières.
"Juste quelques
minutes",
se dit-il.
Pendant
tout ce temps, plus bas dans les terres et les vergers, les
autres
chasseurs
pouvaient voir à l'horizon les gros nuages chargés de neige,
qui
semblaient
se concentrer dans un seul secteur, beaucoup plus loin sur
la
montagne. La neige ne tombait que dans un espace restreint, à
cet endroit. Mais
un fait
inusité se produisait sous leurs yeux, depuis les deux
dernières heures,
plusieurs
biches et faons se présentaient sous leurs yeux et semblaient
tous se
diriger
dans la même direction, vers la montagne. Tous et chacun
demeuraient
perplexes
en leur for intérieur.
...Tout était blanc, un épais tapis recouvrait le sol et les
alentours. Albert
aperçut
finalement un mouvement, beaucoup plus bas dans le sentier et
montant vers la
passe
où il
se trouvait. Comme il s'arrêta un instant et semblait hésiter,
sur ses gardes,
l'homme
voyait à l'oeil nu le superbe panache, haut vers le ciel, 12
ou probablement 14
pointes qui
le faisait baver d'envie depuis des lunes. La bête, craintive
et magnifique en
même
temps,
prenait une éternité à scruter les environs.
À sa grande surprise, Albert se
sentait en plein contrôle, aucune nervosité
jusqu'au
bout
des doigts même s'il ne sentait plus les battements de son
coeur. Il évalua la distance à
environ 250 mètres et se mit à bouger très lentement. La neige
étouffait tous les
bruits et
il épaula d'un geste sûr sa fidèle compagne, la Remington fit
feu et
toucha son
but, droite comme une flèche. Foudroyé sur le coup, le
chevreuil plia
l'échine et
sa chute s'amortit dans l'épaisse neige. Tout arriva tellement
vite que
l'homme ne
se rappelait même pas d'avoir enfiler une balle dans la
chambre.
Néanmoins
il éjecta rapidement et ramassa la douille qu'il garda dans sa
main.
Exultant de
joie, il se leva et se dirigea vers son trophée...
En bas de
la montagne, deux des chasseurs se regardèrent et haussèrent
les
épaules
presqu'en
même temps. D'autres biches et quelques faons continuaient
d'affluer et
se
dirigeaient
toujours dans la même direction. Les compères se rejoignirent
donc et
d'un
commun accord, prirent la
décision de suivre les nombreuses bêtes vers la
montagne, poussés
par ce
comportement étrange et unique. Toutes les pistes
convergeaient vers le
même
lieu.
Les
deux hommes marchaient côte à côte, en silence.
Après
plus d'une demi-heure de marche, une scène étrange et féérique
se
présenta devant leurs yeux incrédules. Ils avaient bien croisé
quelques bêtes qui
ne
faisaient même pas attention à eux, peu troublées par leur
présence. Devant
les
hommes, comme dans une bulle, un grand tapis de neige
recouvrait le sol sur
plusieurs centaines de mètres, tout était blanc, au moindre
centimètre carré.
Silencieux, ils virent alors une scène inexplicable: toutes
les bêtes entrevues dans
les
dernières heures se trouvaient regroupées à cet endroit
formant un cercle
serré. On aurait dit une foule receuillie d'où les deux
chasseurs pouvaient presque
percevoir ce climat, comme un sixième sens.
Toujours poussés par la curiosité, les deux hommes
s'avancèrent sur le tapis blanc
avec
l'impression de se trouver dans un sanctuaire. Tous les
chevreuils ne
ressentaient aucune crainte envers ces hommes et le cercle
s'agrandit quelque
peu et
s'ouvrit devant eux.
Par terre gisait un superbe mâle, au panache imposant.
L'étincelle de vie avait
quitté ses
yeux globeux et l'un deux reconnut sans équivoque le corps du
Old
Timer, que
plusieurs croyaient déjà mort depuis belle lurette. Pourtant
aucune
blessure
apparente n'apparaissait, ni aucune tache de sang. Toutes ces
bêtes
étaient
réunies pour rendre un dernier hommage au Roi de ces grandes
forêts, et
probablement père et grand-père de bien des descendants.
Bouches bées, ils se
pinçaient
presque devant cette image. "Jamais, dit l'un des deux, je
n'aurais pu
imaginer
telle scène, personne ne voudra nous croire". L'autre
asquiesça, le
souffle
coupé.
Mais ils
n'étaient pas au bout de leur surprise. Le cercle s'ouvrit à
nouveau, et plus
loin, ils aperçurent aussi, adossé à un arbre tout contre un
pan de rocher, le vieil homme,
toujours assis, le sourire aux lèvres. Ils s'approchèrent
respectueusement, pour enfin
constater que lui aussi, la vie l'avait quitté. "Mince alors,
dit le plus jeune des deux,
il a réussi l'impossible" pendant qu'autour deux les bêtes
avaient quitté l'endroit
silencieusement. L'autre rajouta, un peu ébahi, "Dis donc,
jamais je n'ai remarqué cette
passe auparavant, elle monte vers l'autre montagne, comme une
passerelle vers le ciel".
Au milieu
de l'après-midi, quand Estelle entendit cogner à sa porte,
elle eut un
drôle de
pressentiment. Elle ouvrit dès qu'elle reconnut deux bonnes
connaissances de son mari. Ils lui annoncèrent avoir trouvé ce
dernier, sur l'heure
du midi, et
se mirent à raconter une histoire invraisemblable, puis la
voyant
troublée et
les larmes aux yeux, ils se retirèrent enfin, non sans lui
avoir laissé en
mains
propres, un objet qu'il tenait bien serré dans sa main, quand
ils l'ont trouvé
avec le
sourire. Une douille vide, gravée "Old Timer". "Et pourtant
madame, nous
avons
constaté que son chargeur était toujours plein, il n'avait
jamais tiré un
coup",
avait dit le plus jeune, avant de fermer la porte.
Estelle se dirigea vers la table, où était encore le napperon,
mais la cartouche
laissée par
Albert avait disparue...

Estelle souriait, toujours la larme à l'oeil.
C'est ainsi
que se répandit la Légende du Old Timer...

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