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Personne à des
kilomètres à la ronde. Pas une note discordante entre le
coassement des grenouilles et la symphonie des criquets.
Seule la pleine lune d'août enveloppait le tout de sa pâle
luminosité. Sous le capot d'une Jeep, comme un chirurgien
absorbé par une énorme plaie béante, un homme s'affairait
désespérément à redonner vie au moteur qui l'avait laissé
sans recours devant son souffle d'agonie.
Rien à faire ,
tout semblait mort.
"C'est réjouissant, pensa l'homme. Tout à fait réussi comme
weekend."
La scène se
déroulait en Nouvelle-Écosse, dans une partie à peu près
déserte du parc national Kejimkujic, à environ deux cent
kilomètres de Halifax. Ce parc couvrait un territoire
d'environ trois cent quatre-vingt kilomètres carrés, dédale
de rivières et de cours d'eau. Chimiste à l'emploi d'une
grande compagnie pétrolière, plus précisément la raffinerie
de Darmouth, Jean Desnoyers préparait son excursion de pêche
depuis plus d'un mois : trois jours de détente bien mérités.
Et voilà que le
premier soir, il se retrouvait en panne sur un chemin désert
avec comme seul panorama la masse sombre des forêts. Il ne
comprenait pas grand chose au phénomène, il avait bien
quelques notions simples de mécanique et de plus sa voiture
était parfaitement en ordre le matin même. Pourtant il n'y
avait rien de plus qu'il ne pouvait tenter, il extirpa son
corps des entrailles de la voiture et s'essuya le front du
revers de sa manche. La sueur de son corps attirait les
moustiques et ceux-ci se faisaient de plus en plus
audacieux. Il décida de battre en retraite dans la Jeep.
Il s'installa le
plus confortablement possible dans son siège, étira le bras
vers l'arrière et ramena vers lui la bouteille de rhum qu'il
avait camouflée et dont il tira une généreuse gorgée. Depuis
deux heures maintenant qu'il se retrouvait dans cet endroit
peu réconfortant. Il savait trop bien qu'il s'était aventuré
hors des sentiers habituels. Il se trouvait dans la partie
la moins fréquentée du parc. Il n'avait pas d'illusions à se
faire, il pouvait tout aussi bien se passer trois jours
avant qu'une patrouille de gardes-forestiers ne s'aventure
dans le coin.
Jean Desnoyers se
mit à réfléchir sur sa vie. Aujourd'hui âgé de quarante-deux
ans, la guigne ne semblait pas encore lui faire faux bond, à
croire qu'elle l'avait adopté à sa naissance. Doté d'un
physique des plus anonymes, pas très grand, plutôt chétif,
le cheveu clairsemé, un front dégarni, des yeux myopes
perdus derrière de grandes lunettes portées constamment sur
le bout du nez, il avait tout du plus commun des hommes. Il
avait perdu ses parents très jeune et s'était retrouvé dans
un orphelinat où il avait appris chèrement ce que c'était de
ne pas être comme les enfants normaux. D'une nature plutôt
faible, la maladie le guettait au moindre détour. Avec le
temps, il devenait de plus en plus solitaire et taciturne.
Mais il avait une
qualité, presque un don inné selon certains, pour les
sciences qu'il maîtrisait, tout au long de son éducation
scolaire, avec une facilité frisant même le génie aux dires
de certains professeurs. Un de ses amis, Daniel Nadeau,
pratiquement le seul à pouvoir l'approcher, l'avait maintes
fois surnommé le "rat de bibliothèque". Ce dernier le
retrouvait souvent tard le soir, le nez dans la fenêtre à
scruter le ciel étoilé. Toujours la même question le
fascinait : est-ce qu'il verrait le jour où l'homme se
promènerait dans les étoiles parmi l'espace sidéral.
Le temps passait,
la boisson l'engourdissait : il en était presque au fond de
la bouteille. Il reprit le fil de ses réflexions. Après un
ou deux stages de perfectionnement, il s'était retrouvé à
Darmouth avec une carrière de chimiste en laboratoire de
recherches. C'était là le seul amour de sa vie : son
travail. Pas de femme, pas d'enfant, aucune attache, il
n'appartenait qu'à lui-même et n'avait à rendre de comptes à
personne. Alors on se soucierait pas de lui ce soir, il
n'avait pas à s'en faire.
Le sommeil le
gagnait, ses paupières lui pesaient et il laissa tomber la
bouteille vide. Il ne vit pas les phares qui s'approchaient,
il dormait déjà à poings fermés.
Quand il rouvrit
les yeux, la tête lui faisait mal et son cerveau était peu
enclin à fonctionner. Il tenta d'en secouer les vapeurs pour
enfin réaliser qu'il lui semblait se trouver dans une pièce
toute métallique, baignée d'une douce pénombre. Une
vibration sourde, à peine perceptible, venait il ne savait
d'où. Il écarquilla les yeux, se leva bien éveillé et
s'approcha lentement du hublot sur le mur d'en face. Une
douce panique s'empara de lui.
"Je dois rêver, se
dit-il, c'est impossible."
Une voix, derrière
lui, répondit doucement :
" Non, vous ne
rêvez pas. Cette grosse boule en suspens, c'est bien la
Terre !"
Sur le visage
stupéfait de Jean se dessina un sourire.
Un grand sourire.
Bootson,
03-31-2007

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