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La
première journée d'octobre était splendide. Comme sur la palette
d'un peintre, les forêts de la rive nord offraient une variété
étonnante de la douceur du jaune, rehaussée par le rouge vif et
parsemée de taches d'ocre. Un ruban d'asphalte gris serpentait
langoureusement dans le paysage. Sur ce dernier, un point blanc
semblait animé d'un mouvement continuel.
Perdu dans sa
contemplation devant cette richesse si colorée, Robert Carignan
allongea le bras et baissa d'un cran le volume du Boléro de Ravel.
Il se serait cru au paradis devant le spectacle grandiose qui
s'offrait à ses yeux, bercé sur l'air de son morceau préféré. Que
demander de plus pour apaiser son esprit tourmenté. Il roulait déjà
depuis le début de l'après-midi et avait fait escale dans un
minuscule casse-croûte, dévorant un sandwich dont la fraîcheur
laissait grandement à désirer, arrosé par un café brûlant.
Il
avait enfilé l'un après l'autre les petits villages, témoins d'une
vie tranquille le long de cette petite route. Il était maintenant un
peu plus de 18h et le soleil regagnait lentement l'horizon. D'ici
environ quarante-cinq minutes, il serait en vue de Pointe-au-Sable.
L'auto grugeait avidement
les kilomètres et bientôt il put apercevoir au loin le clocher de
l'église. Au détour d'une courbe prononcée, il dut ralentir
avant d'arriver au pont. Une dizaine de voitures se trouvaient
pare-chocs à pare-chocs et semblaient figées sur place pendant que
de nombreux badauds se regroupaient sur la gauche du pont.
Sa curiosité l'emporta
aussi et ne pouvant guère aller plus loin, Robert quitta son
véhicule et s'approcha. Une ambulance tentait de se frayer un
passage parmi la foule et deux policiers gesticulaient sans arrêt
afin de maintenir dégagé l'accès à la rive où un plongeur venait de
ramener ce qui semblait être le cadavre d'un homme.
Il
avisa quelques adolescents près de lui et demanda ce qui se passait.
À son étonnement, ils firent mine de l'ignorer. Il se tourna vers
une vieille dame mais elle fit comme s'il n'était pas là. Il tenta
de s'approcher et le policier près de lui n'essaya pas de le
retenir. Il avança donc vers la rive.
L'homme gisait sur le
ventre, encore revêtu d'un vieil imperméable, beige et souillé. Il
ne paraissait pas plus que la quarantaine. Les infirmiers
s'approchèrent, cavalant derrière la civière sur laquelle ils
s'empressèrent de hisser le moribond. Robert Carignan n'était plus
qu'à deux pas et personne ne faisait attention à lui. Il jeta un
oeil interrogateur sur la civière et demeura bouche bée. Devant lui,
sous une barbe de deux jours, presque souriant à la mort, était
allongé son propre cadavre !
Abasourdi
par le choc, les jambes lui coupèrent et il tomba assis par terre
pendant de longues minutes. Il entendit un policier décliner son
identité, qu'il avait trouvée dans le portefeuille, situé dans sa
veste. Il les entendait parler de lui, au passé, à chercher la
raison qui l'avait poussé à terminer ses jours de cette façon.
Pourquoi tous ces gens ne
le voyaient-ils pas ? Il était là, parmi eux. Il ferma longuement
les yeux, et quand il les rouvrit, il se dit que ce grand cauchemar
allait prendre fin. Pourtant il ne vit que les gens qui
rebroussaient chemin tout autour de lui. L'on referma les portes de
l'ambulance sur le cadavre pour faire route vers la ville. En
quelques minutes,la route fut dégagée et la foule, repue, rentra
chez elle.
Robert
Carignan se redressa sur ses jambes et retourna vers le pont.
Pourquoi, pourquoi, se répétait-il sans cesse. Il se retrouva seul,
abandonné à son sort. Il agrippa la balustrade à deux mains et fixa
la rivière qui s'estompait dans la pénombre naissante. L'eau trouble
et noire le figeait, l'attirait telle une force mystérieuse. Il
enjamba le parapet, et sauta, sans un cri.

03-09-2006

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