L'aéroport était en pleine effervescence. Mirabel bourdonnait en ce matin du premier jour de juin 1988 où les autorités célébraient avec allégresse une nouvelle des plus prometteuses pour l'essor du Québec.

 

     En effet dans quelques heures à peine sera inauguré le premier vol Mirabel-Paris via le désormais célèbre Concorde.

 

    Dans un chassé-croisé hallucinant, les passagers de différentes lignes aériennes tentaient désespérément de se frayer un passage parmi les curieux qui s'agglutinaient un peu partout; enfin dans un dernier effort, ceux-ci s'entassaient alors dans les salles d'attente.

 

    Sur un rythme continu, les serpents d'acier déversaient des flots d'humains qui s'épanchaient dans le grand tourbillon. Dans le cycle apparut Mario Lacombe, à la tête d'une nouvelle vague. Attaché-case soudé au bout du bras, élancé et bien stylé dans son complet Yves Saint-Laurent, il cadrait tout à fait dans son image d'homme d'affaires nouvelle vague, qui assurait sa prospérité par ses fréquents déplacements à la grandeur du globe, toujours au coeur des transactions primordiales à ses investissements maximum.

 

    Pas plus que le milieu de la trentaine, le cheveu noir, soigné, et le teint basané, des yeux bruns, francs et rieurs, le sourire facile, sûr de lui il dirigea, tout au bas de l'escalier, ses pas sur la gauche vers le kiosque à journaux le plus près. Il en prit un au hasard, paya et repartit aussitôt, journal plié sous le bras.

 

    Il repéra sans mal, à la terrasse d'un restaurant, l'un de ses amis à qui il avait donné rendez-vous et se dirigea vers lui. Il s'excusa auprès d'une vieille dame qu'il heurta bien involontairement, cette dernière s'arrêtant brusquement dans son sillage, victime d'indécision momentanée. Après ce bref incident, il rejoignit la terrasse.

 

    Après un échange de banalités mêlées de mondanités, ils entamèrent tous deux un léger dîner et arrosèrent le tout d'un digestif qui les amena dans des discussions d'affaires qu'ils durent abréger bien malgré eux puisque le temps pressant, son ami devait s'envoler sur les ailes de British Airways. Il dépensa donc  les quelques minutes qui lui restaient en sirotant un café puis enfin régla la note et d'un pas nonchalant, se dirigea vers la barrière d'Air France.

 

    Il était bien calé confortablement dans son siège, dans ce luxe dont il avait tant entendu parler, répondant de temps à autre à la vieille dame qu'il avait retrouvée comme voisine de vol. Le départ avait eu lieu en douceur et ils étaient en plein ciel depuis une heure déjà. Ils étaient donc presque à mi-chemin du trajet quand les premières turbulences commencèrent à secouer l'appareil. On recommanda de boucler les ceintures.

 

    La voix nasillarde mais posée du capitaine grésilla à travers les haut-parleurs: "Mesdames et messieurs, nous nous excusons de ce malheureux incident auquel nous nous empressons de remédier. Un quelconque malfonctionnement de l'altimètre nous empêche présentement de plafonner à trente-cinq mille pieds. Nous devons donc nous contenter pour l'instant de traverser cette tempête qui fait rage au-dessus de l'Atlantique. Nous nous excusons encore une fois de ce désagrément."

 

    Une vague d'inquiétude se propagea lentement parmi les quelques trois cents passagers tant les secousses semblaient de plus en plus prononcées. Assis vers le milieu de l'appareil, Mario Lacombe faisait de son mieux pour réconforter la sexagénaire qui prenait place à ses côtés. Malgré les efforts du personnel de bord pour garder le calme, et devant la crise maladive d'un passager dont c'était le premier vol, l'inquiétude dégénéra bientôt en panique parmi les passagers de l'avion qui semblait incontrôlable dans une tempête d'une telle force.

 

    Cherchant à se changer les idées, Mario déplia son journal et entreprit d'en parcourir les grandes lignes. Mais même ce dernier perdit tout à coup son calme apparent et son visage devenu livide n'était pas pour rassurer la vieille dame. Il ne pouvait croire ce qu'il voyait en page frontispice. Le journal était daté du lendemain, 2 juin, et disait, noir sur blanc:

 

 

UN AVION DE LIGNES DISPARAÎT:

PAS DE SURVIVANTS !

 

"Le Concorde Montréal-Paris, c'est la catastrophe..."

 

 

    Une peur bien personnelle, désarçonnante, s'empara de lui. Il se leva d'un bond et se précipita vers l'hôtesse la plus près, réclamant à grands cris de voir le capitaine sans faute. D'autres passagers entrèrent dans le bal, on tenta de le calmer à plusieurs, on en vint aux coups pendant que de nouveau secoué violemment, l'appareil entreprenait une descente éperdue.

 

    Une femme cria à s'en fendre l'âme, des échafourrées éclatèrent d'un bout à l'autre, nourrissant la panique la plus totale.

 

    Mario n'en pouvait plus. Dans le brouhaha, il se fraya un passage vers la cabine et y pénétra par la force, survolté.

 

    Il glaça d'horreur.

 

    Elle était vide.

 

                                      

                    Bootson   04-09-2006

 

Retour

 

 

 

Copyright  © 2002-2007

(La Maison du Nénuphar) Tous droit réservés