"On dirait presque qu'il respire entre nous deux, lança Roger, affichant son éternel sourire de nicotine.

     Son acolyte lui roula des yeux qui exprimaient à eux seuls ce qu'il pensait de sa stupide réflexion.

     En 28 ans de carrière comme poseur d'affiches, Paul Girard n'en revenait pas de l'imagination  de son coéquipier. Qu'avait-il fait à son patron pour être doté d'un hurluberlu pareil, équipé d'un moulin à paroles sans défaillance aucune. Pour lui tous ces objets unidimensionnels semblaient avoir une vie propre.

     Lui-même et son compère Roger Lanoue se retrouvaient, en cette fin d'après-midi du 23 septembre, dans un quartier mal famé de la grande ville, devant cette affiche qui s'étalait dans son cadre de six pieds par huit. Grandeur nature, un policier en uniforme vous pointait du doigt et vous assurait qu'il gardait l'oeil ouvert. C'était  le slogan de M. le Maire pendant la semaine du "Protecteur du citoyen".

     "Non mais regarde-le, reprit Roger, on dirait qu'il est presque réel, tu ne trouves pas. Et regarde-moi ce numéro de plaque, 8888, ça lui donne un air unique."

     Paul haussa les épaules, exaspéré.

     "Tu n'arrêteras donc jamais tes conneries", répondit-il tout en regroupant ses outils. "Quant à y être, tu pourrais l'inviter pour souper, il pourrait te conter son histoire."

     Et il se mit en route, avec un rire retentissant. Roger, lui salua de la main le policier et emboîta le pas à son compagnon.

*****

     L'obscurité avait envahi la ville qui respirait à peine. Son métabolisme au ralenti n'était troublé que par quelques va-et-vient. Surtout dans les quartiers les plus reculés, jugés mal famés, qui méritaient leur réputation où dans les ombres noires cohabitaient les voleurs à la tire et vandales de tous genres. À peu près personne n'osait s'aventurer par les rues mal éclairées où le roulement des poubelles chevauchait le hululement des vents du Nord.

     Soudain des cris de détresse fendirent cette nuit froide de septembre. De salon en salon, la même pensée faisait son bonhomme de chemin: encore une jeune femme qui voulait prendre un raccourci s'est soudainement heurtée à deux ou trois lascars qui ne payaient pas de mine. Mais d'aucun se gardait bien de bouger, encore moins de risquer un oeil à la fenêtre.

     Coincée dans une ruelle, Daphné Moreno sentait la peur lui parcourir l'échine et pressentait que ses vingt-deux ans ne tournaient pas tout à fait comme elle l'aurait souhaité. Il y avait eu comme un changement de parcours matérialisé en trois agresseurs à l'allure plutôt sordide, tirés tout droit d'un film obscur, malice en trois dimensions.

     Elle ne pouvait plus bouger. L'un d'eux lui avait arraché son sac et en fouillait le contenu pendant que ses comparses la maintenaient fermement, dos appuyé à la muraille. Des larmes lui labouraient les joues, le regard figé sur la lame d'un couteau à cran d'arrêt qu'on lui brandissait sous le nez.

     L'un d'eux lui passa une main crasseuse dans les cheveux et s'adressa à son compagnon.

     "Elle a des cheveux de poupée, Sam, touche si c'est doux."

     "Arrête de pleurnicher, morveuse."

     La réplique de Sam lui fit comprendre qu'il n'était pas tout à fait de la même humeur.

     "Dis donc, Ray, tu veux peut-être aller lui chercher des fleurs. Les p'tites comme elle, moi, j'les saute..."

     Et ce disant, il entreprit de lui arracher son corsage.

     Daphné tenta de se débattre tant bien que mal, poussa un cri qui s'évanouit aussi vite qu'il était venu dès que Sam lui rabattit une paires de claques retentissantes. Un mince filet de sang s'échappa du nez pour se perdre, goutte à goutte, sur sa poitrine dénudée. Elle n'eut plus la force de résister.

     Le troisième complice, Peter, silencieux jusqu'à cet instant, jeta au loin le sac sans valeur, et se tourna vers elle.

     "Tu sais que t'es belle, hein, p'tite sacrament? C'est ta seule valeur. Alors on va en profiter !"

     Et sous les rires et les encouragements de ses acolytes, ce dernier déchira la jupe et les dessous de la jeune fille qui frisait l'hystérie.

     Déchaînés dans leur bestialité, ils ne virent pas venir l'homme avant que Sam ne sente sur son épaule une poigne solide. Une bataille s'engagea et Daphné s'évanouit.

*****

     Dans son modeste deux pièces et demie, Roger Lanoue se leva aux premières lueurs du jour, prit une douche et alla dans le portique chercher son journal qu'il posa sur la table pour attaquer son petit déjeûner.

     Un reportage attira son attention. Trois agresseurs avaient été arrêtés pour tentative de viol et voies de fait. Mais les circonstances curieuses dans le déroulement de cette affaire piquèrent sa curiosité au plus haut point. Une auto-patrouille qui s'était amenée sur les lieux, alertée par un appel anonyme, avait retrouvé dans un état lamentable les trois individus et la jeune femme évanouie. Aux dires des trois lascars. qui jurent sur la tête de leurs mères, c'est un policier qui les a interpelés. Mais on n'avait retrouvé rien d'autre qu'une plaque au numéro fictif.

     Roger avala sa rôtie de travers, et se brûla avec son café. Il eut un drôle de pressentiment.

     Il enfila sa veste et sortit comme un courant d'air. Passant en trombe devant le chauffeur d'autobus, il se laissa choir sur un siège, en proie à la surexcitation. Il fallait qu'il voit.

     Il se retrouva dans un quartier qu'il connaissait bien et après quelques minutes de marche, se trouva sur la scène de l'attentat. L'étonnement dépassait son entendement. Il était à peine à une rue de son but et fila droit vers l'affiche que son compère et lui venait de poser la veille.

     Le policier était toujours là, pointant du doigt. Pourtant Roger ne pouvait s'empêcher de remarquer le costume, plus précisément l'accroc sur la poitrine à la place de la plaque disparue.

 

             Bootson   07-09-2006

 

 

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