|
Martin regardait par la fenêtre,
la tête appuyée sur ses deux mains.
Les gros flocons de neige
dansaient dans l'air, légers et virevoltant dans tous les
sens. Le froid dessinait ses oeuvres d'art sur le bas de la
fenêtre qui disparaissaient lentement sous la demi-lune de
neige entassée.
Il était tout absorbé dans sa
contemplation et entendait à peine la voix qui tentait de le
faire réagir.
"Martin", lança de nouveau la
voix féminine de Soeur Marie-Pierre, "c'est l'heure du
souper. Va rejoindre les autres à la cafétéria, svp."
Sortant de son
rêve éveillé, ce dernier délaissa finalement la fenêtre,
replaça ses vêtements et passa devant la soeur, appuyée sur
le cadre de la porte et portant son éternel doux sourire.
Elle aimait bien ce petit bonhomme de neuf ans, qui était
arrivé avec eux il y a déjà un an.
Ses parents étaient décédés tous
les deux dans un accident d'auto, un soir de décembre 1959
et cet enfant unique, sans parenté connue, avait été confié
à l'orphelinat, toujours dirigé par les Soeurs du Saint
Salut. C'était un rêveur, qui aimait déjà les livres et
voulait apprendre l'écriture, pour pouvoir se servir des
mots, qu'il trouvait parfois magiques et pleins d'émotions.
Il tenait cela sans doute de son père, grand journaliste et
fin conteur. Son fils ne manquait jamais une de ses
histoires et on les savait très proches l'un de l'autre.
Martin
retrouva ses compagnons à la cafétéria, pleins de vie et qui
se relançaient l'un et l'autre, d'une blague ou d'une
remarque. Ils formaient tous une grande famille, la seule
qu'ils connaissaient. Il faut dire que les Soeurs se
dévouaient pour tous ces orphelins, les activités ne
manquaient pas et l'éducation était primordiale dans leur
environnement. Même si ses parents lui manquaient
énormément, il retrouvait dans ce milieu un autre esprit de
famille.
Pendant que
tous étaient attablés et discutaient, il tâta du bout des
doigts, dans sa poche droite, encore une fois, la lettre
qu'il avait reçue ce matin, et un sourire s'accrocha à son
visage.
"Tu ris tout seul maintenant",
lança Fernand, un gringalet qui ne le lâchait pas d'une
semelle, "tu te contes une bonne blague ou quoi..."
Mais Martin se retint, il ne
voulait pas partager son secret avec personne pour
l'instant. Ils terminèrent le repas par une superbe tarte
aux pommes et crème glacée, avant de passer au salon pour
une petite séance de télé pour certains, et un temps de
lecture à la bibliothèque pour d'autres. Bien sûr il faisait
partie du second groupe. Il avait commencé à dévorer un
livre de contes qu'il amena avec lui quand vint le temps de
retrouver sa chambre.
Il parcourait
encore ce livre quand Soeur Marie-Pierre fit sa tournée,
avant le coucher. "Tu parcours encore le grand monde,
Martin" lui dit-elle. "Où te mènera ta curiosité cette fois,
grand voyageur ?"
"Je veux voir
le Pôle Nord et ses grandes étendues toutes blanches" lui
répondit-il.
"Il te faudra
alors beaucoup de préparation et une grande volonté, petit
homme" reprit-elle, " et un de ces ingrédients est une bonne
nuit de sommeil. Allez faut se préparer et au lit." Sur ces
derniers mots pleins de douceur, elle tourna les talons et
continua sa tournée. Il alluma sa lampe de chevet et sortit
la lettre qu'il avait reçue, il la déplia lentement et son
coeur se mit à battre plus vite, tout comme ce matin quand
il l'avait finalement ouverte et parcourue, tout ébahi. Il
avait reçue une réponse à la lettre envoyée il y a un peu
plus de trois semaines, adressée au Père Noël.
Il examina le
papier parchemin de plus près, et les mots écrits d'une
encre scintillante. Le message était bref et consistait
surtout en certaines instructions qu'il devait suivre, lui
seul. Il devait d'abord se retrouver dans un endroit, à
quelques rues d'ici, la veille de Noël, à 23h. Tout aussi
étrange que cela pouvait être, il avait l'intention d'y être
!
Le soir du 24 décembre, quelques
minutes avant 23h00, une ombre se faufila par l'arrière de
l'orphelinat et longea le mur pour se diriger vers la
vieille gare. Il se dissimulait dans l'ombre pour ne pas
attirer l'attention des grandes personnes. En peu de temps
il se retrouva sur le quai, abandonné depuis les dernières
années. On n'avait pas entendu siffler de train depuis belle
lurette.
Le froid
s'était un peu estompé, le brouillard faisait maintenant
partie du décor un peu féerique de cette vieille bâtisse et
ses fenêtres placardées. Martin se lova dans un coin d'ombre
et attendait patiemment, curieux et en même temps se
questionnant si il avait bien fait de désobéir aux Soeurs,
toujours bonnes à son égard. Il appréhendait aussi la
punition qui allait s'en suivre, après cette escapade.
Il était
encore pris dans cette réflexion quant au loin, dans la
brume et les flocons virevoltant dans le vent, il put voir
les éclats d'un phare lointain. Il pouvait percevoir les
vibrations de plus en plus fort du mastodonte de fer dont
l'oeil tentait de percer l'épaisse brume. L'engin s'arrêta
dans un mélange de bruits assourdissants devant le quai et
Martin s'avança, craintif et curieux en même temps près de
cette énorme machine, les yeux écarquillés, pleins de
questions, la gorge sèche. De la cabine de la locomotive,
une forme humaine émergea et appela son prénom.
"Martin, c'est
toi, petit", dit la voix. L'homme descendit par l'échelle
et s'arrêta devant lui. Moi mon nom est Nicolas, et je suis
le conducteur du Train de Noël. La lettre que tu as envoyée
était très touchante et ton sens du partage et de générosité
assez spécial pour un petit homme de ton calibre. Tu sais
que tu as motivé bien des actions spéciales cette année, et
ce train en est la preuve. Il n'est pas donné à n'importe
qui de le voir...
Pendant qu'il
lui parlait, Martin examinait l'homme en question. Une
casquette de cheminot couvrait une tignasse épaisse, plus
blanche que grise, il portait aussi une grosse moustache et
la barbe bien fournie, blanche aussi, qui contrastait avec
ses yeux bleus rieurs. Il était vêtu d'un grand manteau
marine, style capitaine. Il remarqua aussi que du wagon
derrière la locomotive s'affairaient de jeunes gens qui
empilaient sur le quai une montagne de cadeaux tout
emballés.
Il retrouva sa
voix et demanda bien candidement: "Vous êtes venus avec le
Père Noël ?"
Ce dernier ria
de bon coeur et s'exclama, "Non, mon garçon. Il est bien
trop occupé et il est en route pour sa tournée universelle.
Moi je suis un chargé des missions spéciales, lesquelles il
a soigneusement choisies parmi les demandes reçues. Toi, tu
as demandé que les enfants de cet orphelinat connaissent un
Noël mémorable, comme tu as eu la chance par le passé de
connaître avec des parents qui t'ont toujours choyé. Et cela
sans penser à toi, qui a aussi perdu tes parents. Cela
méritait un évènement bien spécial dont tu te souviendras
toute ta vie et je suis sûr que tu feras toujours revivre
l'esprit de Noël et de partage tant que tu vivras, dans tes
mots et dans tes paroles. Voici d'ailleurs un cadeau pour
toi, qui vient de ton père, un homme bon que j'ai eu la
chance de rencontrer et que je n'oublierai jamais."
Nicolas sortit
alors de sa redingote une boîte argent, avec une grosse
boucle collée sur une note qui accompagnait le paquet. Le
jeune homme accueillit religieusement le paquet, bouche bée
et même si une foule de questions se bousculaient dans sa
gorge, le vieux conducteur siffla deux fois, fit signe à ses
acolytes derrière lui et remonta dans son échelle. Il se
retourna une dernière fois et lança " Joyeux Noël, mon
garçon, que Dieu te bénisse..." avant de s'engouffrer dans
l'engin de fer, dont le moteur se mit à gronder et cracher
une épaisse vapeur. Il cria une dernière fois "Nous devons
partir, quelqu'un vient te chercher..." pendant que le
train se mit en branle...
Martin ouvrit
la note sur le paquet, encore tout secoué. Le même parchemin
que la lettre précédente, et quelques mots toujours à
l'encre scintillante qui disaient :
"Martin, je
sais que tu sera plutôt incrédule devant ces faits qui se
sont déroulés sous tes yeux, mais vois-tu ils sont bien
réels, les voies de Dieu sont souvent impénétrables. Je ne
pourrai jamais retourner en arrière ni changer les
évènements du passé, et j'ai déjà pardonné pour ce qui est
arrivé ce soir de décembre. D'ailleurs tu viens de
rencontrer Nicolas, l'homme par qui tout est arrivé le soir
de l'accident. Il venait lui-même de perdre son fils et sa
femme, et sa raison lui a fait faire une bêtise qu'il essaie
de racheter aujourd'hui. Beaucoup de faits se bousculent
dans ta tête en cet instant pour un enfant de 9 ans mais je
sais que tu pourras comprendre, et tu en sortiras grandi. Je
t'ai toujours aimé et le ciel a voulu que je sois capable de
communiquer en richesse et en sagesse avec toi durant toutes
années où tu as été non seulement mon fils, mais aussi mon
ami et confident, mon disciple le plus assidu. Je te lègue
ce qui était important pour moi, mon outil de travail, cette
plume par laquelle la magie des mots prenait tous ses effets
dans tous les écrits de ma main, ces articles, ces contes,
ces textes et même ces notes d'amour pour toi et ta mère sur
le coin de la table. Emploie cette plume à bon escient,
raconte tes histoires aussi à l'humanité, raconte l'amour,
la paix et l'amitié, ainsi je revivrai dans tes écrits...
Jamais je
ne t'oublierai... comme tu n'oublieras jamais ce jour !!!
Ton père...
"
Il déballa
lentement le paquet et prit la plume dans ses mains frêles,
et reconnut celle qu'il avait vue tant de fois dans les
mains de son père, pendant qu'au loin il entendait encore
l'écho du train perdu dans la brume. De chaudes larmes lui
parcouraient les joues.
Martin se
retourna et vit un agent de police et Soeur Marie-Pierre,
qui lui ouvrait grands les bras. Il lui dit simplement: "
J'ai tant de choses à raconter..."
Au loin, le
train siffla une dernière fois.
Bootson 13
décembre 2006
(pour tous les
orphelins du monde)

Retour
Copyright © 2002-2007
(La Maison du Nénuphar). Tous
droits réservés. |